CORPUS SUICIDE

Corpus Suicide a pour but de chercher à dédiaboliser (ou dédiviniser) la réflexion sur le "suicide" en offrant ou en indiquant l'accès à des ressources permettant de mieux l'appréhender sans a-priori moral.

181207

Flavius Josèphe - La guerre des juifs (apologie et condamnation du suicide)

Dans La guerre des juifs, Flavius Josèphe va écrire deux discours sur le suicide : l'un faisant l'apologie de cet acte par la bouche d'Eléazar et l'autre le condamnant par la bouche de Josèphe même (ces discours trouvent place à chaque fois que les Juifs sont assiégés et mis en péril par les Romains).

* Livre III, chapitre VIII, la condamnation du suicide :

Josèphe, redoutant leur violence et pensant que ce serait trahir les commandements de Dieu que de mourir sans les révéler, commença, dans cette extrémité, à leur parler philosophie. « D'où vient donc, dit-il, mes chers compagnons, cette soif de notre propre sang ? Pourquoi vouloir séparer ces deux éléments que la nature a si étroitement unis, le corps et l'âme ? On dit que je ne suis plus le même : les Romains savent bien le contraire. On dit qu'il est beau de mourir dans la guerre : oui, mais suivant la loi de la guerre, c'est-à-dire, par le bras du vainqueur. Si donc je me dérobe au glaive des Romains, je mérite assurément de périr par le mien et par mon bras ; mais si c'est eux qui se décident à épargner un ennemi, à combien plus forte raison dois-je m'épargner moi-même ? n'est-ce pas folie de nous infliger à nous-mêmes le traitement que nous cherchons à éviter en les combattant ? On dit encore : il est beau de mourir pour la liberté j'en tombe d'accord, mais à condition de mourir en luttant, par les armes de ceux qui veulent nous la ravir : or, à cette heure, ils ne viennent ni pour nous combattre ni pour nous ôter la vie. Il y a pareille lâcheté à ne pas vouloir mourir quand il le faut et à vouloir mourir quand il ne le faut pas. Quelle crainte peut nous empêcher de nous rendre aux Romains ? Celle de la mort ? eh ! quelle folie de nous infliger une mort certaine pour nous préserver d'une qui ne l'est pas ! Celle de l'esclavage ? mais l'état où nous sommes, est-ce donc la liberté ? On insiste : il y a de la bravoure à se donner la mort. Je réponds : non point, mais de la lâcheté ; c'est un peureux que le pilote qui, par crainte de la tempête, coule lui-même son navire avant que l'orage n'éclate. Le suicide répugne à la commune nature de tous les êtres vivants, il est une impiété envers Dieu, qui nous a créés. Voit-on parmi les animaux un seul qui recherche volontairement la mort ou se la donne ? Une loi inviolable gravée dans tous les cœurs leur commande de vivre : aussi considérons-nous comme ennemis ceux qui ouvertement veulent nous ravir ce bien et nous châtions comme assassins ceux qui cherchent à le faire par ruse. Et ne croyez-vous pas que Dieu s'indigne quand un homme méprise le présent qu'il en a reçu ? car c'est lui qui nous a donné l'être, et c'est à lui que nous devons laisser le pouvoir de nous en priver. Il est vrai que le corps chez tous les êtres est mortel et formé d'une matière périssable, mais toujours l'âme est immortelle : c'est une parcelle de la divinité qui séjourne dans les corps ; et, de même que celui qui supprime ou détériore un dépôt qu'un homme lui a confié passe pour scélérat ou parjure, ainsi, quand je chasse de mon propre corps le dépôt qu'y a fait la divinité, puis-je espérer échapper à la colère de celui que j'outrage ? On croit juste de punir un esclave fugitif, même quand il s'évade de chez un méchant maître, et nous fuirions le maître souverainement bon, Dieu lui-même, sans passer pour impies ! Ne le savez-vous pas ? ceux qui quittent la vie suivant la loi naturelle et remboursent à Dieu le prêt qu'ils en ont reçu, à l'heure où le créancier le réclame, obtiennent une gloire immortelle, des maisons et des familles bénies ; leurs âmes, restées pures et obéissantes, reçoivent pour séjour le lieu le plus saint du ciel, d'où, après les siècles révolus, ils reviennent habiter des corps exempts de souillures. Ceux au contraire dont les mains insensées se sont tournées contre eux-mêmes, le plus sombre enfer reçoit leurs âmes, et Dieu, le père commun, venge sur leurs enfants l'offense des parents. Voilà pourquoi ce forfait, détesté de Dieu, est aussi réprimé par le plus sage législateur : nos lois ordonnent que le corps du suicidé reste sans sépulture jusqu'après le coucher du soleil, alors qu'elles permettent d'ensevelir même les ennemis tués à la guerre. Chez d'autres nations, la loi prescrit de trancher aux suicidés la main droite qu'ils ont dirigée contre eux-mêmes, estimant que la main doit être séparée du corps puisque le corps s'est séparé de l'âme. Nous ferons donc bien, mes compagnons, d'écouter la raison et de ne pas ajouter à nos calamités humaines le crime d'impiété envers notre Créateur. Si c'est le salut qui nous est offert, acceptons-le : il n'a rien de déshonorant de la part de ceux qui ont éprouvé tant de témoignages de notre vaillance ; si c'est la mort, il est beau de la subir de la main de nos vainqueurs. Pour moi, je ne passerai pas dans les rangs de mes ennemis, je ne veux pas devenir traître à moi-même : or je serais mille fois plus sot que les déserteurs qui changent de camp pour obtenir la vie alors que moi je le ferais pour me la ravir. Et pourtant je souhaite que les Romains me manquent de foi : si, après m'avoir engagé leur parole, ils me font périr je mourrai avec joie, car j'emporterai avec moi cette consolation plus précieuse qu'une victoire : la certitude que l'ennemi a souillé son triomphe par le parjure ».


* Livre VII, chapitre VIII, la défense du suicide :

Cependant Éléazar ne conçut pas la pensée de fuir et n'autorisa personne à le faire. Quand il vit que le mur était consumé par le feu, il n'imagina aucun moyen de salut ni de défense et, réfléchissant sur le traitement que les Romains, une fois maîtres de la place, feraient subir aux défenseurs, à leurs femmes et à leurs enfants, il décida que tous devaient mourir après avoir pris cette résolution, la meilleure dans les circonstances présentes, il réunit les plus courageux lie ses compagnons et les exhorta en ces termes à agir ainsi :
« Il y a longtemps, mes braves, que nous avons résolu de n'être asservis ni aux Romains, ni à personne, sauf à Dieu, qui est le seul vrai, le seul juste maître des hommes; et voici venu l'instant qui commande de confirmer cette résolution par des actes. En ce moment donc, ne nous déshonorons pas, nous qui n'avons pas auparavant enduré une servitude exempte de péril et qui sommes maintenant exposés à des châtiments inexorables accompagnant la servitude, si les Romains nous tiennent vivants entre leurs mains ; car nous fûmes les premiers à nous révolter, et nous sommes les derniers à leur faire la guerre. Je crois d'ailleurs que nous avons reçu de Dieu cette grâce de pouvoir mourir noblement, en hommes libres, tandis que d'autres, vaincus contre leur attente, n'ont pas eu cette faveur. Nous avons sous les yeux, pour demain, la prise de la place, mais aussi la liberté de choisir une noble mort que nous partagerons avec nos amis les plus chers. Car les ennemis, qui souhaitent ardemment de nous prendre vivants, peuvent aussi peu s'opposer à notre décision que nous-mêmes leur arracher la victoire dans un combat. Peut-être eût-il fallu dès l'origine, quand nous voyions, malgré notre désir de revendiquer notre liberté, tous les maux cruels que nous nous infligions à nous-mêmes, et les maux pires encore dont nous accablaient les ennemis - reconnaître le dessein de Dieu, et la condamnation dont il avait frappé la race des Juifs, jadis chère à son cœur ; car s'il nous était resté propice, ou si du moins sa colère eût été modérée, il n'aurait pas laissé se consommer la perte d'un si grand nombre d'hommes ; il n'aurait pas abandonné la plus sainte de ses villes à l'incendie et à la sape des ennemis. Avons-nous donc espéré, seuls de tous les Juifs, d'échapper à notre perte en sauvant la liberté ? Comme si nous n'étions pas coupables envers Dieu, comme si nous n'avions participé à aucune iniquité après avoir enseigné l'iniquité aux autres ? Mais voyez comment Dieu confond notre vaine attente, en faisant fondre sur nous des malheurs qui passent nos espérances. Car nous n'avons pas même trouvé notre salut dans la force naturelle de cette place imprenable, et, bien que possédant des vivres en abondance, une multitude d'armes et tous les autres approvisionnements en quantité, c'est manifestement Dieu lui-même qui nous a ravi tout espoir de nous sauver. Ce n'est pas, en effet, de son propre mouvement que le feu porté contre les ennemis s'est retourné contre le mur bâti par nous, mais c'est là l'effet d'une colère soulevée par nos crimes si nombreux, que nous avons, dans notre fureur, osé commettre sur nos compatriotes. Payons donc de nous-mêmes la peine de ces forfaits, non pas aux Romains, nos ennemis pleins de haine, mais à Dieu sont les châtiments sont plus modérés que les leurs. Que nos femmes meurent, sans subir d'outrages ; que nos enfants meurent sans connaître la servitude ! Après les avoir tués nous nous rendrons les uns aux autres un généreux office, en conservant la liberté qui sera notre noble linceul. Mais d'abord détruisons par le feu nos richesses et la forteresse ! Les Romains, je le sais bien, seront affligés de n'être pas les maîtres de nos personnes et d'être frustrés de tout gain. Laissons seulement les vivres ; ceux-ci témoigneront pour les morts que ce n'est pas la disette qui nous a vaincus, mais que, fidèles à notre résolution première, nous avons préféré la mort à la servitude ».

(source : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/Flajose/intro.htm#GUERRE_ )

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171207

Manet - Le suicidé


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Petit texte sur le suicide au Moyen Âge

Alors attention, j'ai fait ce texte à l'arrache (la faute à la mobilisation étudiante anti-LRU) pour un TD d'histoire et ne suis pas historien. Néanmoins, je ne le trouve pas si nul que ça au final, donc je me permets de le poster sur ce blog.

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Alvarez, dans son oeuvre intitulée Le Dieu Sauvage, Essai sur le suicide, met en lumière la curiosité suivante :

“Au Moyen Âge, le tabou contre le suicide accompagnait une intense préoccupation de la mort dans tous ses détails les plus horrifiants : les vers et la putréfaction, la fugacité de la gloire terrestre, l'implacabilité du déclin et le jugement de Dieu, mesquin et sauvage. La grande image de tout ceci [...] était la Danse macabre, où un squelette enjoué valse quarante fois avec les différents ordres de vivants.” 1



Même s'il est vrai qu'Alvarez ne traite que de la représentation du suicide au sein de la littérature afin de voir quelle influence cet acte a exercé sur l'imagination des artistes au cours des différentes époques, on ne peut qu'être interpellé par le fait que pèse sur le suicide, au Moyen Âge, un lourd tabou alors que se développe parallèlement toute une représentation crue et précise d'une mort fortement présente au quotidien.

En effet, si à cette époque “la vie était sombre et sordide” 2, par quel mécanisme la mort est-elle elle aussi devenue “détestable” 3 et “l'éternité probablement pire” 4 encore que les deux réunies alors qu'il semblerait, à première vue, que le suicide – c'est-à-dire, très grossièrement, une plongée dans la mort – devrait justement être, à cette période de l'histoire, la solution pérenne aux maux d'une existence tourmentée ? Et ne serait-il pas également possible que l'on surprenne ici un flagrant décalage entre les discours moraux et la pratique quotidienne des différents groupes sociaux, voir même la pratique des différentes autorités (politiques, religieuses, juridiques...) ?



Jean-Claude Schmitt a donné, dans le cadre d'une réflexion collective autour de la mort au Moyen Âge, une conférence intitulée Le suicide au Moyen Âge dans laquelle il déclare qu'il n'a pu dénombrer, grâce à différentes archives, que cinquante-quatre cas avérés de suicide à cette époque. Un chiffre aussi ridiculement petit, pour une période s'étalant sur plus de deux siècles (Schmitt n'a relevé les cas que du XIIIème au XVIème siècle), a tout lieu d'éveiller nos soupçons quant à la réalité qu'il prétend recouvrir – néanmoins, il semble en premier lieu corroborer une remarque de Georges Minois, dans Histoire du suicide. La société occidentale face à la mort volontaire, soulignant le fait que “le Moyen Âge se distingue par une absence quasi totale de suicides illustres, ce qui contraste violemment avec l'Antiquité païenne [...]. En plus de mille ans, aucun suicidé célèbre.” 5

Cette dernière constatation offre une première piste pour répondre à l'interrogation que nous avons lancé ci-dessus. En effet, il n'est pas douteux que le caractère célèbre, infâmant, ou indifférent, d'un acte ou d'une situation historique, ne relève avant tout du jugement moral dominant traversant une époque – par conséquent il devient maintenant nécessaire de chercher qui, ou ce qui, au Moyen Âge, a créé et perpétué un tel jugement, lequel n'a pas été propice à reconnaître ni à favoriser des “suicides héroïques” comme avaient pu l'être, aux yeux des Anciens, ceux de Lucrèce, de Caton ou encore de Sénèque.

 

Même s'il est de bon ton d'accuser, comme le fait par exemple Zupancic dans son texte L'antinomie du vice et du suicide, la morale judéo-chrétienne d'hostilité totale face au suicide, les choses ne sont pas aussi simples : tout d'abord, textuellement, ni l'Ancien ni le Nouveau Testament ne condamnent clairement le suicide et, mieux, il est parfaitement possible de soutenir que Jesus, le fils de Dieu lui-même, s'est suicidé ; ensuite il ne faut pas oublier qu'historiquement le christianisme s'est maintenu et s'est consolidé face aux persécutions romaines grâce au martyre volontaire de ses adeptes. Or qu'est-ce que le martyre volontaire sinon une forme de suicide ? Martyre volontaire que le christianisme, dans ses premiers temps, a vivement encouragé puisqu'il lui garantissait une forme de notoriété publique très utile à sa propagation auprès du peuple romain, friand de sang et de tueries spectaculaires.

Néanmoins, c'est bien l'Eglise qui, vers le quatrième siècle, commence à condamner la recherche de la mort volontaire (principalement en réaction contre les Donatistes puis, bien plus tard, contre les suicides hérétiques des musulmans ou des cathares, qu'il est défendu d'admirer), et cette condamnation ira croissante – en passant par des phases d'hésitations relatives aux contradictions d'un christianisme fondé sur le martyre mais entendant désormais interdire tout suicide – jusqu'au dixième siècle, au début duquel commencent une chasse et un recensement actifs des “suicidés”. Ce changement d'attitude de l'Eglise peut s'expliquer par deux facteurs que sont d'une part la conversion de l'Empire romain au christianisme, ce qui fait dire à l'Eglise que le martyre n'est plus nécessaire puisqu'elle s'est imposée, et d'autre part les difficultés économiques et démographiques que connaît cet Empire et qui lui font resserrer son pouvoir sur la vie des citoyens afin qu'il lui soit possible d'en disposer. Pour édicter et faire respecter cette vision, l'Eglise mettra en place deux mesures dissuasives : l'une, matérielle, destinée à confisquer les biens de la famille du “suicidé”, l'autre, spirituelle, promettant la damnation éternelle à l'auteur d'un tel acte. C'est sur ce terrain répressif que vont se former, au Moyen Âge, les discours autour du “suicide” – qu'ils soient juridiques, politiques ou philosophiques.


Les premières armes à la fois chrétiennes et philosophiques contre le suicide ne datent pourtant pas du Moyen Âge. C'est en effet Augustin qui, vers la fin du quatrième siècle et le début du cinquième, va reprendre la doctrine platonicienne à propos du suicide en la radicalisant : si Platon admet quelques exceptions au suicide (la condamnation – cas de Socrate –, la maladie douloureuse et incurable, ainsi qu'un sort ignoble et invivable), Augustin, lui, en se basant sur une interprétation du cinquième commandement, écarte tout type d'exception. Pourtant sa radicalité l'entraîne dans les contradictions, devançant ainsi celles dans lesquelles s'empêtrera le christianisme, puisqu'il reconnaît par exemple que la mort du Christ fut effectivement volontaire, ou bien encore qu'il admet que certains suicides ont pu recevoir un appel particulier de Dieu – de plus, il ne va pas jusqu'à étendre le “Tu ne tueras point” aux condamnés à mort ni aux guerres.

Malgré cela, au Moyen Âge, nul ne songe à remettre en question l'héritage d'Augustin et la tendance est même inverse : le suicide reste un péché et le suicidé reste le plus grand des pécheurs. Il est ainsi lâche (car incapable de résister aux épreuves), vaniteux (car il accorde trop d'importance à ce que l'on pense ou pourrait penser de lui), égoïste (car il s'aime plus que toute autre chose), en proie à la passion (qui est un péché), etc. De plus, celui qui se suicide démontre par son acte son refus de la pénitence ainsi que son incroyance en la repentance :


“Nous disons, nous déclarons et nous confirmons de toute manière que nul ne doit spontanément se donner la mort sous couleur de fuir des tourments passagers, au risque de tomber dans des tourments éternels ; nul ne doit se tuer pour le péché d'autrui : ce serait commettre le péché le plus grave, alors que la faute d'un autre ne nous souillait pas ; nul ne doit se tuer pour des fautes passées : ce sont surtout ceux qui ont péché qui ont besoin de la vie pour faire pénitence et guérir ; nul ne doit se tuer par espoir d'une vie meilleure espérée après la mort : ceux qui sont coupables de leur mort n'ont pas accès à cette vie meilleure.” 6


Bien que de petits semblants de débats ou de réflexion se profilent au Moyen Âge classique, ils tournent tous, immanquablement, en faveur de la condamnation du suicide – les quelques passages ou exemples bibliques cités à titre d'arguments ne pesant pas lourds face à l'autorité de la tradition renforcée par des philosophes prestigieux comme Platon, Aristote ou Plotin auxquels on n'hésite pas à faire appel. Après les arguments d'Augustin, ce sont ceux de Thomas d'Aquin qui vont, au treizième siècle, continuer de fortifier le rejet du “suicide”.

Ce dernier, toujours en s'appuyant sur une interprétation extensive du cinquième commandement, va dégager trois raisons fondamentales approuvant l'interdiction du suicide : le suicide contredit l'inclination naturelle à vivre ainsi que le devoir de nous aimer nous-mêmes (tout aussi naturel), il remet en question la société dans laquelle nous avons tous un rôle à tenir et, surtout, il nie la propriété que Dieu a sur notre vie. Comme Augustin, Thomas d'Aquin admet, pour rendre compte des suicides bibliques (tels ceux de Samson et Razis), un appel particulier que Dieu peut adresser à des personnes.


Cet appel particulier peut bien évidemment être compris comme une explication destinée à s'appliquer aux suicides quotidiens. Néanmoins, une telle explication ne saurait fonder un quelconque interdit : si, en effet, tout suicide ne provient que d'un appel particulier de Dieu, le condamner serait alors condamner la voix divine (Hume saura se souvenir de cela dans sa défense du suicide) – une telle morale s'annule d'elle-même et c'est pourquoi il est alors nécessaire d'affiner les mécanismes du suicide afin de “démontrer” comment et pourquoi celui-ci est, et reste, un péché dans la majorité des cas. C'est Dante, dans L'enfer de La Divine Comédie, qui va parfaitement illustrer le fait que la condamnation demeure toujours inébranlable lorsque l'âme de Pierre Della Vigna lui parle et


“explique au poète que lorsque l'âme s'arrache violemment à son corps, elle est jetée au hasard par Minos dans le terrible bois, où elle germe comme un grain de blé et devient finalement un arbre épineux. Puis les harpies font leurs nids dans ses branches et tirent sur les feuilles, répétant sans cesse la violence que l'âme s'est infligée. Au Jour du Jugement, lorsque les âmes et les corps seront réunis, les corps des suicidés pendront aux branches de ces arbres, puisque la justice divine refusera désormais à leurs propriétaires le corps qu'ils ont volontairement rejeté.” 7


A quel vice Pierre Della Vigna s'est-il donc adonné, via son suicide, pour que son âme ait à endurer un tel supplice, et ce sans le moindre espoir de pardon ni de rachat ? : il a tout simplement succombé à la “Desperatio”, c'est-à-dire rien moins que “le doute de la miséricorde divine, la conviction de ne pouvoir être sauvé, voire déjà le péché mortel en acte puisque la “désespérance” pouvait désigner aussi bien la cause immédiate du suicide que le suicide lui-même” 8. Et cette “Desperatio” était insufflée par le Diable en personne – ainsi que le relève Jean-Claude Schmitt, il ne s'agit pas là d'une simple image : le Diable était matériellement présent au côté du suicidé, supervisant et gouvernant le geste final. C'est la raison pour laquelle cette “Desperatio”, que nous appelerions aujourd'hui “désespoir”, n'était pas l'état psychologique d'un individu mais bien un vice entier.

Profitons-en pour remarquer que puisque c'est bien le Diable qui intervient physiquement, la notion “d'individu”, plus exactement de “volonté individuelle”, n'est alors pas effective. De plus, au Moyen Âge, le terme de “suicide”, revendiquant en lui-même une attitude individualiste par sa racine latine, n'existe pas (il apparaîtra vers le XVIIème siècle) : on utilise des périphrases désignant un tel acte dans le sens d'un homicide, et ce du point de vue du coupable plus que de la victime (est-il utile de rappeler que dans le cas d'un suicide, le coupable est également la victime, et vice-versa ?) – ainsi, à travers le cadavre de “l'individu” suicidé, c'est bien le Diable qu'on exorcise par des rituels à la fois religieux et sociaux plus ou moins violents.

L'Eglise, face à cette “Desperatio”, ne peut se cantonner à la simple répression, elle doit agir. Elle va d'abord le faire d'une manière que l'on pourrait appeler “consolatrice”, en diffusant des textes et des récits dans lesquels l'âme du pécheur se retrouve sauvée in extremis des griffes de Satan par l'intervention miraculeuse de la Vierge, d'un saint, d'une sainte, etc. Ensuite, au fur et à mesure que la connaissance de “l'âme” humaine s'approfondit grâce à la pratique, imposée au XIIIème siècle, de la confession, l'Eglise va mettre en place une prévention du suicide, qui, comme son nom l'indique, aura cette fois pour but non plus de raffermir la foi du fidèle par des récits d'interventions miraculeuses mais bien de le détourner de ses envies suicidaires. Or cette pratique de la confession va mener à une nouvelle appréhension du “suicidé” et du “suicide” : puisqu'elle permet le pardon et la réconciliation immédiats avec Dieu sans le besoin d'accomplir pénitence, “se donner la mort après une confession semble impossible pour un esprit sain. Si un suicide se produit, il y aura présomption de folie aux yeux de l'Eglise” 9.

La dichotomie ainsi introduite dans la lecture de l'acte du suicide va, au sein de la jurisprudence (principalement anglaise, où la législation a fait l'objet de plus d'études qu'ailleurs), se caractériser en deux types d'interprétation : celui de non compos menti, c'est-à-dire celui concernant le “suicidé” qui n'est pas sain d'esprit et n'est donc pas responsable de son acte, et celui de felo de se, c'est-à-dire celui concernant le “suicidé” félon de soi-même et qui est donc responsable de son acte. C'est sur le cadavre et la famille de ce dernier que s'acharne le droit du Moyen Âge – qui, comme nous l'avons dit, ne peut admettre un “suicide philosophique” comme a pu l'être celui des stoïciens, au moins dans les textes – en confisquant les biens d'une part et d'autre part en le privant d'une sépulture chrétienne après avoir soumis le cadavre à des mutilations rituelles (principalement pour l'empêcher de revenir importuner les vivants – il est à noter que ce n'est pas l'Eglise chrétienne qui a mis en place de telles traditions, puisqu'elles existaient déjà dans l'Antiquité, mais elle s'en accomodait fort bien).


Après avoir exposé les diverses théories ayant trait au “suicide”, il nous faut maintenant explorer ce qui se passe réellement dans les faits. Ainsi que nous l'avons rappelé dans l'introduction, les cas recensés de suicide sont, au Moyen Âge, quasi-inexistants. Or, même si nous considérons avec Durkheim que “chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires” 10, absolument rien ne nous permet de fournir une estimation précise du nombre de suicides au Moyen Âge, ni par conséquent d'en déduire une sociologie du suicide à cette époque (Schmitt s'y essaye pourtant, mais vouloir fonder une sociologie sur cinquante-quatre cas recensés au cours de plus de deux cents ans d'histoire relève ou du comique ou de l'absurde, en tout cas pas de la science) : nous ne pouvons qu'extrapoler sur les diverses causes ayant conduit à ne relever qu'un nombre de suicides que nous considérerons, en comparaison avec les autres époques de l'histoire, comme fortement douteux.

Remarquons premièrement que si un suicide a lieu, les proches du “suicidé” ont tout intérêt à le faire passer, dans la mesure du possible, pour un accident afin de ne pas risquer d'être dépossédés de leurs biens, encore plus une fois que la confession a été institué comme obligatoire (si l'on retrouvait le “suicidant” simplement mourant, on se dépêchait de le confesser plus ou moins bien, l'essentiel étant qu'il le fût). Ajoutons à cela la crainte sociale de la honte puisque le “suicidé” n'a pas droit à une sépulture chrétienne et que son cadavre est publiquement mutilé, sous les yeux des voisins, en effet,


“lorsqu'il y a mort suspecte, il ne faut pas toucher au corps avant l'arrivée des échevins municipaux en ville, des agents de la haute justice locale à la campagne, du coroner en Angleterre. Un rapport est rédigé, suivi d'une enquête, au cours de laquelle viennent témoigner les proches du défunt et ceux qui l'ont bien connu. Il est bien évident que la rumeur publique joue un rôle essentiel dans cette procédure, et que les parents ont tout intérêt à faire passer la mort pour un accident, un crime ou un acte de folie, ce qui n'est pas très difficile, à condition que la communauté villageoise se montre solidaire. Cela semble avoir été souvent le cas [...]. En cas de culpabilité, les biens du défunt sont largement sous-évalués.” 11


Si l'on parle ici de “communauté villageoise”, il est bien évident que plus les moyens dont dispose une classe sociale sont importants, plus il devient facile de maquiller ou de passer sous silence certains suicides gênants – d'autant plus que rien, au Moyen Âge, n'incite les personnes à vouloir à tout prix soulever la chape de plomb recouvrant le suicide : et dans le cas où ce “suicide” est trop évident, les réponses sont déjà toutes prêtes puisqu'il s'agit ou bien du Diable (et alors le “suicidé” va en enfer s'il n'a pu se confesser à temps), ou bien d'un cas de folie (et alors le “suicidé”, jugé irresponsable, peut être sauvé), le reste, minime, est condamné avec horreur. Ajoutons que puisqu'au Moyen Âge le suicide était, quasiment, déjà classé comme un acte de folie irresponsable, alors on imagine aisément combien il devait être rude de dénicher des cas de felo de se.


Le rôle des classes sociales au Moyen Âge n'est d'ailleurs pas à sous-estimer dans la compréhension du suicide. Ainsi par exemple, si l'on défend, avec Freud, l'idée que le “suicidé” est la victime de sa propre agressivité, agressivité qui, puiqu'elle ne trouvait pas à se déployer dans le monde extérieur, s'est retournée contre lui-même, alors dans ce cas l'aristocratie guerrière offrait, grâce à la chasse, aux tournois, aux duels ou bien aux guerres, une prise bien moindre aux suicides puisqu'ils avaient à leur disposition des conduites de substitution. En outre, les conditions d'existence ne sont pas les mêmes de la paysannerie à la noblesse – on devine donc que les motifs de la première classe seront plus en liens avec la misère et la souffrance tandis que les seconds auront plus de chance de se travestir sous des formes plus diverses (telles que le martyre, l'honneur, etc. ; nous parlons bien évidemment ici en termes quantitatifs). La culture du Moyen Âge, via la littérature, le théâtre populaire ou encore les chansons de geste, accentue cette fracture entre les classes :


“Dans le roman comme dans la vie, le paysan qui se pend pour échapper à la misère est un lâche dont le corps doit être supplicié et dont l'âme va en enfer ; le chevalier impétueux qui préfère la mort en bataille à la reddition est un héros auquel on rend les honneurs civils et religieux. Nous n'avons pas trouvé un seul cas de procès contre le cadavre d'un noble décédé de mort volontaire au Moyen Âge.” 12


Une telle fracture permet d'expliquer le fait que l'on trouve, dans certains textes, des suicides, directs ou indirects (ces derniers étant fréquents parmi les légendes chevaleresques : Roland, Ogier, etc.), tolérés, voir admirables, mais toujours concernant les catégories sociales les plus aisées et restant toujours des conduites d'échec – de plus, il ne faut pas oublier qu'à côté de ces suicides non condamnés, d'autres retraduisent la vision chrétienne classique également, comme le démontre ce fait, dans ses contradictions. Ajoutons encore que ces traces culturelles, même si elles nuancent la radicalité des discours moraux et juridiques du Moyen Âge, n'ont pourtant pas eu un poids suffisant pour amener à faire se transformer les contradictions chrétiennes sur le “suicide” en un discours positif les dépassant : si cela avait été le cas, nous aurions pu relever des cas de suicides illustres au cours de ces siècles.


En conclusion, nous pouvons dire que le Moyen Âge, lorsqu'il touche au domaine du “suicide”, s'attache à gommer toutes les nuances et les embarras entraînés par un tel acte et qui avaient été relevés aux périodes précédentes – par exemple la Guerre des juifs, de Flavius Josèphe, synthétisait bien ces difficultés lorsqu'elle exposait côte-à-côte une apologie puis une condamnation du suicide – en tentant de les placer dans un bloc monolithique de condamnation. Néanmoins, cette tentative ne conduit qu'à redessiner les nuances et les embarras portés par l'acte du suicide sur le calque des classes sociales, même si le discours est loin d'être aussi ouvert qu'à l'Antiquité (c'est pour cela qu'à la Renaissance, les humanistes feront le pont avec cette période pour réussir à contredire le discours chrétien du Moyen Âge). Si l'on ne peut nier, comme le remarque Minois, que l'application pratique de tous ces discours réprouvant le “suicide” est très souple, c'est d'abord et avant tout parce que le “suicide” se trouve mis au ban de l'humanité (on n'en peut parler librement, puisque c'est un péché, et la réflexion a son sujet est également nouée par l'autorité de l'Eglise) : ainsi, c'est bien parce que le “suicidé” n'est jamais sain d'esprit, parce qu'il est considéré ou bien comme un fou, ou bien comme un jouet du Diable mais jamais comme un homme à part entière, que le Moyen Âge peut pardonner son geste – dans les cas où il n'est pas purement et simplement passé sous silence.



1 - ALVAREZ (Alfredo) ; Le dieu sauvage, Essai sur le suicide ; Mercure de France, 1972 ; p. 181
2 - Ibid. ; p. 182
3 - Ibid.
4 - Ibid.
5 - MINOIS (Georges) ; Histoire du suicide, La société occidentale face à la mort volontaire ; Paris, Fayard, 1995 ; p. 19
6 - AUGUSTIN ; La cité de Dieu ; I, 47.
7 - ALVAREZ (Alfredo) ; Le dieu sauvage, Essai sur le suicide ; Mercure de France, 1972 ; p. 176
8 - SCHMITT (Jean-Claude) ; Le suicide au Moyen Âge ; Annales ESC, janvier-février 1976 ; p. 5
9 - MINOIS (Georges) ; Histoire du suicide, La société occidentale face à la mort volontaire ; Paris, Fayard, 1995 ; p. 46
10 - DURKHEIM (Emile) ; Le suicide ; Paris, PUF, 1897 ; p. 15
11 - MINOIS (Georges) ; Histoire du suicide, La société occidentale face à la mort volontaire ; Paris, Fayard, 1995 ; p. 52
12 - Ibid. ; p. 24-25

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