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Yvan Amar - Réflexion sur la contruction de l'expression "se suicider"
Les trois pendus de Guantanamo mettent mal à l’aise beaucoup de monde, et relancent la polémique sur cette prison américaine qui n’est même pas située en Amérique. Les trois détenus se sont suicidés, nous apprend-on. Et là-dessus, les commentaires abondent : est-ce un acte de désespoir ? Un acte de guerre ? Se sont-ils vraiment suicidés, d’ailleurs ? Ou sont-ils morts autrement ?
On entend dire « Se sont-ils vraiment suicidés ? Ou les a-t-on suicidés ? » Cette dernière formule, même si elle recourt à un jeu de mots macabre (et tout jeu de mots n’est pas drôle : jeu de mots et humour ne sont pas systématiquement liés), cette dernière formule donc, est assez instructive avec son côté paradoxal. On se demande si les détenus se sont vraiment suicidés, ou s’ils ont été abattus.
Mais l’affaire est encore plus subtile : « on les a suicidés » peut suggérer qu’on les a contraints au suicide, on a décidé qu’ils se suicideraient et ils ont été forcés de le faire, ou encore, qu’ils ont carrément été tués et que les meurtres ont été ensuite maquillés en suicide, mis en scène pour faire croire à un suicide. Soyons clair : je n’ai aucune opinion personnelle sur l’affaire. Mais le cas s’est déjà vu, et cette même phrase « on l’a suicidé » s’est déjà entendue.
Il est intéressant de revenir sur la formation de ce mot « suicide ». Il est formé sur des racines latines, mais ne vient pas directement du latin. Il a été façonné au XVIIIe siècle en français sur le modèle du mot « homicide ». Un homicide, c’est le fait de tuer (racine –cide) un homme (racine homo-). Un suicide, c’est le fait de tuer soi-même : « sui » est un pronom personnel à la forme dite « génitif » qui signifie soi.
On pourrait donc imaginer d’utiliser le verbe de façon simplement intransitive : on dirait « il a suicidé », pour dire « il a tué lui-même, il s’est tué ». Mais justement, on va construire la phrase sur le modèle « il s’est tué ». Et on va dire : il s’est suicidé. Ce qui est dire deux fois la même chose : il s’est suicidé, littéralement veut dire « il s’est tué, lui-même ». Et on insiste, tant l’action profondément réflexive du suicide reste hors norme : on l’exprime donc deux fois.
Le mot, on l’a vu, est donc relativement récent. Deux siècles et demi, c’est encore jeune. Il n’empêche qu’il a souvent des usages dérivés, figurés, ou simplement, qui font intervenir des notions de grande imprudence ou d’inconscience. Si l’on dit à un marin : « c’est du suicide de sortir par ce temps », on veut simplement dire que la mer est si dangereuse qu’on se met en danger mortel en voulant naviguer.
On parle souvent aussi de comportement suicidaire, lorsque quelqu’un se met en danger. Ce n’est pas vraiment qu’il veuille se tuer, mais il y a comme un désir inconscient qui se fait jour quand on ne prend pas les précautions élémentaires. Quand on se met dans une situation incroyablement risquée, on conduit trop vite, on ne ménage pas sa santé… on est suicidaire.
On parle aussi parfois de suicide
politique ou professionnel. Et là aussi de façon figurée. Telle
déclaration, telle position, c’est du suicide politique. Ce qui revient
à dire que la déclaration en question ruinera la carrière de celui qui
l’a faite.
(source : http://www.rfi.fr/lffr/articles/078/article_866.asp )
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