070308
Montesquieu - Lettres Persanes LXXVI et LXXVII
-
- Usbek à son ami Ibben, à Smyrne.
Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes : on les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois ; ils sont traînés indignement par les rues ; on les note d'infamie ; on confisque leurs biens.
Il me paraît, Ibben, que ces lois sont bien injustes. Quand je suis accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher de mettre fin à mes peines, et me priver cruellement d'un remède qui est en mes mains ?
Pourquoi veut-on que je travaille pour une société, dont je consens de n'être plus ? que je tienne, malgré moi, une convention qui s'est faite sans moi ? La société est fondée sur un avantage mutuel. Mais lorsqu'elle me devient onéreuse, qui m'empêche d'y renoncer ? La vie m'a été donnée comme une faveur ; je puis donc la rendre lorsqu'elle ne l'est plus : la cause cesse ; l'effet doit donc cesser aussi.
Le prince veut-il que je sois son sujet, quand je ne retire point les avantages de la sujétion ? Mes concitoyens peuvent-ils demander ce partage inique de leur utilité et de mon désespoir ? Dieu, différent de tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner à recevoir des grâces qui m'accablent ?
Je suis obligé de suivre les lois, quand je vis sous les lois. Mais, quand je n'y vis plus, peuvent-elles me lier encore ?
Mais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la Providence. Dieu a uni
votre âme avec votre corps, et vous l'en séparez. Vous vous opposez
donc à ses desseins, et vous lui résistez.
Que veut dire cela ? Troublé-je l'ordre de la Providence, lorsque je
change les modifications de la matière et que je rends carrée une boule
que les premières lois du mouvement, c'est-à-dire les lois de la
création et de la conservation, avaient faite ronde ? Non, sans doute :
je ne fais qu'user du droit qui m'a été donné, et, en ce sens, je puis
troubler à ma fantaisie toute la nature, sans que l'on puisse dire que
je m'oppose à la Providence.
Lorsque mon âme sera séparée de mon corps, y aura-t-il moins d'ordre et moins d'arrangement dans l'univers ? Croyez-vous que cette nouvelle combinaison soit moins parfaite et moins dépendante des lois générales ? que le monde y ait perdu quelque chose ? et que les ouvrages de Dieu soient moins grands, ou plutôt moins immenses ?
Pensez-vous que mon corps, devenu un épi de blé, un ver, un gazon, soit changé en un ouvrage de la nature moins digne d'elle ? et que mon âme, dégagée de tout ce qu'elle avait de terrestre, soit devenue moins sublime ?
Toutes ces idées, mon cher Ibben, n'ont d'autre source que notre orgueil: nous ne sentons point notre petitesse, et, malgré qu'on en ait, nous voulons être comptés dans l'univers, y figurer, et y être un objet important. Nous nous imaginons que l'anéantissement d'un être aussi parfait que nous dégraderait toute la nature, et nous ne concevons pas qu'un homme de plus ou de moins dans le monde - que dis-je ? - tous les hommes ensemble, cent millions de têtes comme la nôtre, ne sont qu'un atome subtil et délié, que Dieu n'aperçoit qu'à cause de l'immensité de ses connaissances.
De Paris, le 15 de la lune de Saphar 1715.
-----------------
-
- Ibben à Usbek, à Paris.
Mon cher Usbek, il me semble que, pour un vrai musulman, les malheurs sont moins des châtiments que des menaces. Ce sont des jours bien précieux que ceux qui nous portent à expier les offenses. C'est le temps des prospérités qu'il faudrait abréger. Que servent toutes ces impatiences, qu'à faire voir que nous voudrions être heureux indépendamment de celui qui donne les félicités parce qu'il est la félicité même ?
Si un être est composé de deux êtres, et que la nécessité de conserver l'union marque plus la soumission aux ordres du créateur, on en a pu faire une loi religieuse. Si cette nécessité de conserver l'union est un meilleur garant des actions des hommes, on en a pu faire une loi civile.
De Smyrne, le dernier jour de la lune de Saphar 1715.
181207
Flavius Josèphe - La guerre des juifs (apologie et condamnation du suicide)
Dans La guerre des juifs, Flavius Josèphe va écrire deux discours sur le suicide : l'un faisant l'apologie de cet acte par la bouche d'Eléazar et l'autre le condamnant par la bouche de Josèphe même (ces discours trouvent place à chaque fois que les Juifs sont assiégés et mis en péril par les Romains).
* Livre III, chapitre VIII, la condamnation du suicide :
Josèphe, redoutant leur violence et pensant que ce serait trahir les commandements de Dieu que de mourir sans les révéler, commença, dans cette extrémité, à leur parler philosophie. « D'où vient donc, dit-il, mes chers compagnons, cette soif de notre propre sang ? Pourquoi vouloir séparer ces deux éléments que la nature a si étroitement unis, le corps et l'âme ? On dit que je ne suis plus le même : les Romains savent bien le contraire. On dit qu'il est beau de mourir dans la guerre : oui, mais suivant la loi de la guerre, c'est-à-dire, par le bras du vainqueur. Si donc je me dérobe au glaive des Romains, je mérite assurément de périr par le mien et par mon bras ; mais si c'est eux qui se décident à épargner un ennemi, à combien plus forte raison dois-je m'épargner moi-même ? n'est-ce pas folie de nous infliger à nous-mêmes le traitement que nous cherchons à éviter en les combattant ? On dit encore : il est beau de mourir pour la liberté j'en tombe d'accord, mais à condition de mourir en luttant, par les armes de ceux qui veulent nous la ravir : or, à cette heure, ils ne viennent ni pour nous combattre ni pour nous ôter la vie. Il y a pareille lâcheté à ne pas vouloir mourir quand il le faut et à vouloir mourir quand il ne le faut pas. Quelle crainte peut nous empêcher de nous rendre aux Romains ? Celle de la mort ? eh ! quelle folie de nous infliger une mort certaine pour nous préserver d'une qui ne l'est pas ! Celle de l'esclavage ? mais l'état où nous sommes, est-ce donc la liberté ? On insiste : il y a de la bravoure à se donner la mort. Je réponds : non point, mais de la lâcheté ; c'est un peureux que le pilote qui, par crainte de la tempête, coule lui-même son navire avant que l'orage n'éclate. Le suicide répugne à la commune nature de tous les êtres vivants, il est une impiété envers Dieu, qui nous a créés. Voit-on parmi les animaux un seul qui recherche volontairement la mort ou se la donne ? Une loi inviolable gravée dans tous les cœurs leur commande de vivre : aussi considérons-nous comme ennemis ceux qui ouvertement veulent nous ravir ce bien et nous châtions comme assassins ceux qui cherchent à le faire par ruse. Et ne croyez-vous pas que Dieu s'indigne quand un homme méprise le présent qu'il en a reçu ? car c'est lui qui nous a donné l'être, et c'est à lui que nous devons laisser le pouvoir de nous en priver. Il est vrai que le corps chez tous les êtres est mortel et formé d'une matière périssable, mais toujours l'âme est immortelle : c'est une parcelle de la divinité qui séjourne dans les corps ; et, de même que celui qui supprime ou détériore un dépôt qu'un homme lui a confié passe pour scélérat ou parjure, ainsi, quand je chasse de mon propre corps le dépôt qu'y a fait la divinité, puis-je espérer échapper à la colère de celui que j'outrage ? On croit juste de punir un esclave fugitif, même quand il s'évade de chez un méchant maître, et nous fuirions le maître souverainement bon, Dieu lui-même, sans passer pour impies ! Ne le savez-vous pas ? ceux qui quittent la vie suivant la loi naturelle et remboursent à Dieu le prêt qu'ils en ont reçu, à l'heure où le créancier le réclame, obtiennent une gloire immortelle, des maisons et des familles bénies ; leurs âmes, restées pures et obéissantes, reçoivent pour séjour le lieu le plus saint du ciel, d'où, après les siècles révolus, ils reviennent habiter des corps exempts de souillures. Ceux au contraire dont les mains insensées se sont tournées contre eux-mêmes, le plus sombre enfer reçoit leurs âmes, et Dieu, le père commun, venge sur leurs enfants l'offense des parents. Voilà pourquoi ce forfait, détesté de Dieu, est aussi réprimé par le plus sage législateur : nos lois ordonnent que le corps du suicidé reste sans sépulture jusqu'après le coucher du soleil, alors qu'elles permettent d'ensevelir même les ennemis tués à la guerre. Chez d'autres nations, la loi prescrit de trancher aux suicidés la main droite qu'ils ont dirigée contre eux-mêmes, estimant que la main doit être séparée du corps puisque le corps s'est séparé de l'âme. Nous ferons donc bien, mes compagnons, d'écouter la raison et de ne pas ajouter à nos calamités humaines le crime d'impiété envers notre Créateur. Si c'est le salut qui nous est offert, acceptons-le : il n'a rien de déshonorant de la part de ceux qui ont éprouvé tant de témoignages de notre vaillance ; si c'est la mort, il est beau de la subir de la main de nos vainqueurs. Pour moi, je ne passerai pas dans les rangs de mes ennemis, je ne veux pas devenir traître à moi-même : or je serais mille fois plus sot que les déserteurs qui changent de camp pour obtenir la vie alors que moi je le ferais pour me la ravir. Et pourtant je souhaite que les Romains me manquent de foi : si, après m'avoir engagé leur parole, ils me font périr je mourrai avec joie, car j'emporterai avec moi cette consolation plus précieuse qu'une victoire : la certitude que l'ennemi a souillé son triomphe par le parjure ».
* Livre VII, chapitre VIII, la défense du suicide :
Cependant Éléazar ne conçut pas la
pensée de fuir et n'autorisa personne à le faire. Quand il vit que le mur
était consumé par le feu, il n'imagina aucun moyen de salut ni de défense et,
réfléchissant sur le traitement que les Romains, une fois maîtres de la
place, feraient subir aux défenseurs, à leurs femmes et à leurs enfants, il
décida que tous devaient mourir après avoir pris cette résolution, la
meilleure dans les circonstances présentes, il réunit les plus courageux lie
ses compagnons et les exhorta en ces termes à agir ainsi :
« Il y a longtemps, mes braves, que nous avons résolu de n'être asservis
ni aux Romains, ni à personne, sauf à Dieu, qui est le seul vrai, le seul
juste maître des hommes; et voici venu l'instant qui commande de confirmer
cette résolution par des actes. En ce moment donc, ne nous déshonorons pas,
nous qui n'avons pas auparavant enduré une servitude exempte de péril et qui
sommes maintenant exposés à des châtiments inexorables accompagnant la
servitude, si les Romains nous tiennent vivants entre leurs mains ; car nous
fûmes les premiers à nous révolter, et nous sommes les derniers à leur faire
la guerre. Je crois d'ailleurs que nous avons reçu de Dieu cette grâce de
pouvoir mourir noblement, en hommes libres, tandis que d'autres, vaincus contre
leur attente, n'ont pas eu cette faveur. Nous avons sous les yeux, pour demain,
la prise de la place, mais aussi la liberté de choisir une noble mort que nous
partagerons avec nos amis les plus chers. Car les ennemis, qui souhaitent
ardemment de nous prendre vivants, peuvent aussi peu s'opposer à notre
décision que nous-mêmes leur arracher la victoire dans un combat. Peut-être
eût-il fallu dès l'origine, quand nous voyions, malgré notre désir de
revendiquer notre liberté, tous les maux cruels que nous nous infligions à
nous-mêmes, et les maux pires encore dont nous accablaient les ennemis -
reconnaître le dessein de Dieu, et la condamnation dont il avait frappé la
race des Juifs, jadis chère à son cœur ; car s'il nous était resté propice,
ou si du moins sa colère eût été modérée, il n'aurait pas laissé se
consommer la perte d'un si grand nombre d'hommes ; il n'aurait pas abandonné la
plus sainte de ses villes à l'incendie et à la sape des ennemis. Avons-nous
donc espéré, seuls de tous les Juifs, d'échapper à notre perte en sauvant la
liberté ? Comme si nous n'étions pas coupables envers Dieu, comme si nous
n'avions participé à aucune iniquité après avoir enseigné l'iniquité aux autres ? Mais voyez comment Dieu confond
notre vaine attente, en faisant fondre sur nous des malheurs qui passent nos
espérances. Car nous n'avons pas même trouvé notre salut dans la force
naturelle de cette place imprenable, et, bien que possédant des vivres en
abondance, une multitude d'armes et tous les autres approvisionnements en
quantité, c'est manifestement Dieu lui-même qui nous a ravi tout espoir de
nous sauver. Ce n'est pas, en effet, de son propre mouvement que le feu porté
contre les ennemis s'est retourné contre le mur bâti par nous, mais c'est là
l'effet d'une colère soulevée par nos crimes si nombreux, que nous avons, dans
notre fureur, osé commettre sur nos compatriotes. Payons donc de nous-mêmes la
peine de ces forfaits, non pas aux Romains, nos ennemis pleins de haine, mais à
Dieu sont les châtiments sont plus modérés que les leurs. Que nos femmes
meurent, sans subir d'outrages ; que nos enfants meurent sans connaître la
servitude ! Après les avoir tués nous nous rendrons les uns aux autres un
généreux office, en conservant la liberté qui sera notre noble linceul. Mais
d'abord détruisons par le feu nos richesses et la forteresse ! Les Romains, je
le sais bien, seront affligés de n'être pas les maîtres de nos personnes et
d'être frustrés de tout gain. Laissons seulement les vivres ; ceux-ci
témoigneront pour les morts que ce n'est pas la disette qui nous a vaincus,
mais que, fidèles à notre résolution première, nous avons préféré la mort
à la servitude ».
(source : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/Flajose/intro.htm#GUERRE_ )
051107
Zupancic - L'antinomie du vice et du suicide
Article toujours tiré du livre Clinique du suicide, et les notes sont ici :
http://johannfr.free.fr/J/viewtopic.php?t=454
Zupancic offre plutôt une réflexion sur la place de la jouissance (encore en se basant sur Lacan) dans l'oeuvre de Kant, celle-ci révèlant une antinomie chez ce dernier, au lieu d'une réflexion sur le suicide proprement dit - en effet, le suicide n'est pas interrogé, il est d'emblée définit comme une chose qui se tue elle-même et sert de modèle à la réflexion de l'auteur.
Le suicide serait, au final, la "résolution" de "l'oscillation entre « jouir (encore) plus » et « ne plus jouir (du tout) »", deux tendances contradictoires de l'homme, en tant qu'il réaliserait les deux à la fois.
Pour l'auteur, le passage au sujet moderne, à la modernité, provient d'un suicide symbolique, que Kant relève : lors de l'exécution de Louis XVI, la loi se tue elle-même, car l'exécution du roi n'est plus un simple meurtre mais symbolise le suicide du peuple en tant que ce dernier tue alors le fondement de la loi, mais c'est-à-dire aussi de ce qui lui assurait, légalement, une existence (de ce qui le fondait). Ce qui explique la recrudescence, durant les Lumières, de la "véritable montée de toutes sortes de fantômes et de morts vivants dans l'imaginaire populaire" - cela provenant de la conception chrétienne faisant du suicidé un "spectre" qui, puisque damné, ne mourrait pas vraiment (son corps - fini - tombait dans un lieu - infini - qui n'était pas à sa mesure).
Sauf que l'auteur se trompe en pointant du doigt le christianisme. Selon Alvarez, "Dans les sociétés primitives, le mécanisme de la vengeance est simple : ou le fantôme du suicidé détruira lui-même son persécuteur, ou son acte forcera sa famille à accomplir la besogne, ou les lois implacables de la tribu obligeront l’ennemi du suicidé à se supprimer de la même manière. Cela dépend des coutumes du pays. En tout cas, le suicide dans ces conditions est curieusement irréel ; c’est comme s’il était commis avec une certaine croyance que le suicidé lui-même ne mourrait pas véritablement. Il accomplit, au contraire, un acte magique qui déclenchera un rite, complexe mais également magique, qui finira par la mort de son ennemi."
041107
Zizek - Le suicide et ses vicissitudes

Ce texte fait partie de l'ouvrage Clinique du suicide, et mes notes sont ici :
http://johannfr.free.fr/J/viewtopic.php?t=453
Le style d'écriture de Zizek est assez particulier, aussi je n'irais pas prétendre que j'ai tout compris - d'autant que ça semble infaisable si l'on est pas familier avec la pensée de Lacan (ce qui est mon cas).
Il y a trois types de suicide pour Zizek : celui pris dans l'imaginaire, celui pris dans le réel, et celui pris dans le symbolique.
- Le premier concerne un message adressé à "l'Autre" où le suicidé s'imagine ce qui va suivre sa mort (du ressort de la mise en scène).
- Le second "réalise précisément l'identification directe du sujet à l'objet" (en gros il n'y a de sujet que lorsqu'il y a un objet qui l'empêche de se réaliser, quelque chose où le sujet ne peut se reconnaître) ce qui est le contraire de la "pulsion de mort" (car la pulsion de mort créé le vide dans cadre du sujet où viennent se poser les objets alors que là c'est ce cadre qui est détruit, ne restent que les objets qui acquièrent une "consistance ontologique" - ben oui)
- Le troisième "où les liens qui ancrent le sujet dans le symbolique sont coupés. Le sujet se retrouve donc totalement privé de son identité symbolique", mettant en évidence cette fois la "pulsion de mort", ce qui fait que cette fois "rien n'a lieu que le lieu" (référence à un paragraphe où Zizek développe l'idée que l'art contemporain ne se résume plus qu'à la sauvegarde du lieu artistique, ce qui implique l'idée que ce lieu n'existe jamais comme tel au présent mais qu'il est créé par l'exposition d'un objet).
Bon. D'après ce que j'ai compris, le suicidaire symbolique est l'exact opposé de l'art contemporain : conséquences, implications ? ; le suicidaire réel donne une consistance positive et ontologique à l'objet dans lequel il est tombé en tant que sujet : pourquoi, mécanisme, but ? ; enfin, le suicidaire imaginaire prend son pied en imaginant ce qui suivra sa mort : et donc ? (de plus rien n'empêche qu'un suicide "imaginaire" soit également un suicide "réel", les limites entre les deux sont trop floues pour être légitimes).
011107
Guirlinger - Le suicide et la mort libre

Bien. De nouveau un "philosophe" contemporain. Bon. De nouveau des pirouettes philosophiques, des préjugés communs transférés dans un autre registre de langage, quelques semblant de mise en question qui n'aboutiront, comme d'habitude, qu'à la considération du suicide comme un acte de lâcheté ou d'aliénation puisque la "seule chose qui dépende de nous, c'est la valeur que nous attachons aux choses" et que si "l'homme [comprendre : l'individu] éprouve jusqu'au dégoût de vivre le sentiment de l'absurdité de son tête-à-tête avec le monde – comme le pense Camus –, avec l'indifférence et le silence des espaces éternels, cela peut l'inciter à quitter la vie mais cela peut aussi lui faire prendre conscience que c'est de lui et de lui seul que dépend la qualité de la vie, et que c'est de lui que dépend le triomphe du sens sur le non-sens originaire." (comme c'est commode) - on n'est pas obligé de faire l'apologie du suicide, bien sûr, mais on peut au moins essayer de s'extirper de la morale.
Evidemment, quand les seuls exemples "d'actes désintéressés", de "risque[s] que je prends d'agir quitte à en mourir parce que je crois que le jeu en vaut chandelle" que l'on réussit à citer sont... "le sacrifice [...], gravir un pic, sauter à l'élastique dans le vide [vive Fort Boyard] etc." et que l'on conclut de cela que "l'homme est l'être pour qui la vie n'est pas nécessairement le bien suprême", on retourne discutailler de tout ça avec bobonne et les enfants dans la moîteur du foyer conjugal.
Ma prise de note ici : http://johannfr.free.fr/J/viewtopic.php?t=451
010607
Cornu - Le suicide est-il un problème ?
Le texte se trouve ici (il est en format .doc). Vous en trouverez une autre critique (un peu rapide à mon goût - oui je sais, je ne suis jamais content quand on ne dit pas ce que je veux entendre) sur Psychanalyse du suicide quotidien ici.
Du point de vue de l'histoire des idées, Cornu fait une synthèse efficace des théories concernant le suicide dans la philosophie (en vérité, il fait surtout la synthèse de ce qu'il a trouvé dans l'ouvrage de Minois). Du point de vue philosophique, le texte est très intéressant - même si assez obscur pour les néophytes.
Le problème vient du fait que ce texte s'apparente surtout à une recherche générale sur l'éthique, qui va s'appliquer ensuite au "suicide". Ce qui a pour conséquence, même si le texte est remarquable, de ne pas véritablement conférer au "suicide" un statut spécifique qui expliquerait la condamnation dont il (a) fait l'objet : Cornu a certes le mérite de faire du "suicide" une dimension existentielle, mais l'on pourrait interchanger n'importe quelle dimension à la place du "suicide" que sa réflexion ne subirait quasiment aucune altération au niveau du sens. Ce n'est pas tellement le "suicide" qu'il constitue en "mystère", mais bien "l'autre" en tant qu'il est toujours particulier et, à ce titre, toujours à rechercher. De la sorte, Cornu fonde son refus de penser le "suicide" - il le fait certes légitimement d'un point de vue philosophique, mais on peut aussi considérer cela comme un tour de passe-passe destiné à éviter les interrogations que suscite le "suicide" (c'est s'il avait pris le chemin de son "ipséité" par rapport au "suicide" que Cornu aurait été plus intéressant au lieu de se cantonner à la critique de la réduction à "l'idem").
Néanmoins, cette critique de "l'idem" (c'est-à-dire, en gros, de la généralisation vague, mais nécessaire, méprisant les particularités) est intéressante dans la mesure où Cornu montre comment elle s'applique au "suicide" et comment il convient d'en sortir. Ainsi, il se "demande s'il n'y a
pas un rapport certain entre idolâtrie de la vie, du savoir, de l'image
de Dieu, d'autrui ou de soi-même et condamnation du suicide. La dogmatique
et la morale, dans leur condamnation sans appel du suicide ne seraient-elles
pas alors idolâtres ? Est-il besoin d'ajouter qu'aujourd'hui les idolâtries
se perpétuent, qu'il n'y a même plus le Bien, mais la réussite, le
profit, la santé, la rationalisation, par exemple ? Mais idolâtrer
rime avec refouler. Idolâtrer la vie, c'est se rendre incapable d'exister
par déni de la mort. Mais n'est-ce pas alors une inclination à la
mort qui guide tous ces sacrifiés de l'efficacité, de la vie à tout
prix, tous ces héros qui se tuent à la tâche ? Suicide larvé ?"
Dès lors, Cornu montre que le "suicide" recèle, comme toutes les autres dimensions existentielles, d'une appartenance qui est propre à chaque individu et à propos de laquelle on ne peut prétendre ni éprouver ni démontrer une certitude : à ce titre, cette dimension est à respecter (j'ai été assez surpris que Cornu n'utilise pas le terme "d'écoute" qui me semble bien convenir avec son discours). Ce qui implique la sortie du discours dominant, axé sur le "soin" à tout prix : "Mais ne pourrait-on pas prendre le suicide, en
tant que manifestation de la condition tragique, comme point de départ,
et non comme point limite, d'une méthode et d'une attitude autres face
à la fois au savoir et à l'existence ? Le suicide perçu non plus comme
seul échec, mais comme révélateur de la transcendance de l'humain
à toute maîtrise. L'enfermer dans la seule dimension de l'échec,
c'est participer de la morale dominante, c'est culpabiliser le suicidant,
et celui ou ceux qui, comme l'on dit, n'auraient pas su le retenir ou
l'accompagner, c'est culpabiliser d'une manière pire que n'a
pu le faire l'Église, car dans le jugement actuel, il n'y a plus de
transcendance, plus de Bien ou de Mal comme nous dépassant, et par
conséquent de pardon possible, mais simplement une responsabilité
face à une maîtrise de l'homme sur l'homme. Sortir de cette seule
dimension de l'échec, impliquerait, notamment, de se sortir de la pensée
du soin comme unique préoccupation."
Pourtant, avec cette critique, Cornu parvient aussi, par endroit, à tracer des chemins que l'on pourrait emprunter pour considérer le "suicide" dans ce qu'il a à apporter à la vie du moment que nous lui reconnaissons son droit à l'existence, et, citant Landsberg en conclusion : "L'acte du suicide n'exprime pas le désespoir, me paraît-il, mais une espérance, peut-être folle et déviée, qui s'adresse à la grande région inconnue au delà de la mort. J'oserai le paradoxe : l'homme se tue souvent parce qu'il ne peut et ne veut pas désespérer." - la reconnaissance de cette dimension existentielle mettant alors à distance la vie sans avoir à rentrer dans la mort (du moins pour ce que j'en ai compris : "Peut-on se sortir de la logique de la vie ? En tout cas pas pour entrer dans une impossible logique de la mort : la logique suppose un mouvement discursif que la mort, justement, semble-t-il, interrompt. Ici, je prolongerais la notion de mystère, en disant que se sortir de la logique de la vie sans entrer dans une impossible logique de la mort, c'est s'ouvrir à la dimension d'espérance que l'on ne peut jamais posséder – à la différence d'un savoir - sans la perdre.").
En tous les cas, un texte à lire, mais moins pour sa réflexion sur le "suicide" que pour la réflexion sur l'éthique et la morale de l'inquiétude et du tragique qui y est présentée (et avec lesquelles je suis, pour ce que j'ai pu en comprendre, d'accord en tant qu'elles préconisent le rejet de tout a-priori et de toute hostilité vis-à-vis de l'inconnu - bien que j'éprouve une certaine méfiance envers les notions de "mystère", de "compassion pour la douleur du monde" ou "d'impuissance").
310507
Kromicheff - Peut-on avoir raison de se tuer ?
Le texte, dont les liens des images sont malheureusement inopérants, se trouve ici.
Il ne s'agit pas d'une interrogation sur le suicide proprement dit, mais d'une interrogation sur le sens que peut prendre le passage à l'acte effectif, puisque selon l'auteur, le "suicide" est ainsi fait qu'il échappe par nature à toute unification rationnelle (sic). Il ne s'agit pas d'un texte personnel, on y trouvera plutôt un rapide panoramique des opinions des philosophes sur le suicide, dont Kromicheff nous dira laquelle il préfère (on sera heureux de l'apprendre).
Kromicheff pointe néanmoins une piste de réflexion intéressante lorsqu'il tente de décrypter les mécanismes sociaux actuels qui iront de plus en plus, selon lui, vers la revendication du droit au suicide : "On ne peut pas dire que
ces divers facteurs : l’individualisme qui donne à l’homme un pouvoir
absolu sur lui-même, une idéologie du désir qui le précipite dans une quête
indéfinie et un désespoir incessant, une culture de l’extériorité qui en
fait un être immature et déréalise la vie comme la mort, soient déterminants
dans l’acte suicidaire. Du moins se conjuguent-ils pour créer une nébuleuse
autour du fait de se tuer qui en atténue la gravité. Le suicide se trouve
ainsi de plus en plus normalisé. Loin d’être un progrès dans la pensée de
la mort, cette normalisation ne résulte-t-elle pas précisément d’un manque de savoir mourir qui n’est qu’un des aspects
d’un art, le plus précieux sans doute, celui de vivre ?".
Condamnant un peu facilement et rapidement le sens que peut prendre le "suicide" dans un tel contexte, il lui oppose alors, en prenant appui sur l'antiquité, le "suicide" chargé de sens qui parachève une vie de qualité - on pourrait même faire ça pour n'importe quel aspect de la vie (or, le suicide n'a que très rarement été traité comme tous les aspects de la vie).
Malgré ces acrobaties philosophiques, le "suicide" restera majoritairement pour Kromicheff un acte de facilité immature que cautionne la société actuelle (la conséquence d'un "manque de savoir-vivre" [sic]) - quand il n'est pas simplement l'oeuvre d'une raison pervertie ou d'une action insensée et destructrice (re-sic). Bref, même si tout ça n'est pas dénué d'intérêt, l'auteur fait tout pour éviter de penser, dans la réalité, le passage à l'acte. On lira le texte pour l'érudition afin de trouver dans les références une pensée plus profonde.
Hume (1711-1776) - Essai sur le suicide
Le texte entier, qui ne fait que 11 pages, est disponible librement sur le site Les classiques des sciences sociales ici.
Hume entend montrer dans cet essai que la peur de la mort, déjà intuitive chez l'homme, est encore renforcée par une superstition qui le paralyse : la crainte d'offenser le devoir qu'il aurait envers le Créateur en abrégeant sa propre vie dont les maux et les douleurs (morales ou physiques) sont devenus plus nombreux que les biens et les plaisirs. Ainsi, cette superstition oblige l'homme à s'enchaîner lui-même à une vie de plus en plus malheureuse au lieu de l'en libérer.
Hume cherche donc à "rendre aux hommes leur liberté originelle, en examinant tous les arguments courants contre le suicide, et en montrant qu'un tel acte peut être débarrassé de toute culpabilité ou blâme, si l'on se réfère au sentiment de tous les anciens philosophes."
Il commence par mettre en évidence le fait que le monde matériel et le monde des animaux, qui n'obéissent pas aux mêmes principes (l'un est immobile et ne connaît pas de passions, l'autre est mobile et est la proie de passions) s'entrecroisent sans jamais remettre en question la sauvegarde de la création : ainsi, lorsque les animaux font preuve de jugement et utilisent toutes leurs ressources pour survivre, dussent-ils pour cela empiéter sur le monde matériel (manger de l'herbe, briser des noix...), il n'en résulte ni "discorde" ni "désordre" au niveau du tout. Par conséquent, les facultés dont sont investies les créatures, humaines comme animales, ne sont pas un danger pour la sauvegarde des lois de la création et restent, à ce titre, soumises à la volonté du Créateur : c'est pourquoi humains et animaux peuvent utiliser sans restriction "toutes les facultés dont ils sont doués pour subvenir à leurs besoins, assurer leur bonheur ou leur survie."
Dès lors, quand un individu brave la peur naturelle de la mort pour se soustraire à une vie qui le fatigue ou le rend malheureux, il ne transgresse pas l'ordre du tout : il ne fait qu'utiliser un pouvoir dont le Créateur l'a doté et auquel il a le droit de faire appel. Mais, ce faisant, transgresse-t-il la providence divine en se subsituant au Créateur ? Hume remarque qu'un homme peut mourir à n'importe quel moment et par des causes très diverses mais auxquels sont également soumis les animaux : il n'y a pas d'exception pour l'homme, sa vie obéit aux mêmes lois de la création que celle des animaux ("la vie d'un homme n'a pas plus d'importance pour l'univers que celle d'une huître"), il n'y a donc pas de raison de limiter l'étendu de ses facultés en accordant à l'homme une place spécifique dans l'ordre de la nature (et même si cette raison existait, il n'en resterait pas moins vrai qu'elle est soumise à ces facultés). De plus, puisque les causes de la mort sont très diverses, absolument rien ne prouve que l'acte du suicide ne soit pas une intervention de la providence divine au même titre qu'un accident impromptu : "Lorsque je tombe sur ma propre épée, par conséquent, je reçois ma mort des mains de la Divinité de la même manière que je la recevrais d'un lion, d'un précipice ou d'une fièvre".
Et si jamais il était vrai que la vie humaine soit la "chasse gardée du Tout-puissant", alors il serait tout aussi blâmable "d'agir pour la préservation de la vie que pour sa destruction" puisque dans un cas comme dans l'autre l'homme s'arrogerait un droit sur la vie humaine : ainsi, "quel crime y a-t-il donc à détourner quelques onces de sang de leur cours naturel ?"
Mais, s'il n'y a pas de crime, est-il néanmoins possible que le Créateur s'offusque de ce geste en y voyant simplement un manque de confiance en Lui ? Hume demande alors s'il est de l'ordre du possible qu'une existence puisse être malheureuse jusqu'à devenir indésirable si elle devait continuer ainsi. Or, ceci est un point avéré et reconnu, et même si une seule existence sur un milliard relève de cette possibilité, il n'empêche qu'elle existe et cela suffit. Ainsi, le pouvoir de se donner la mort serait le remède face à cette possibilité, et ce serait ceux qui refuseraient "stupidement" d'en user, bien que leur vie soit malheureuse, qui adresseraient des reproches muets au Créateur, puisqu'ils considèreraient qu'il n'a pas mis entre leurs mains le pouvoir d'échapper à cette possibilité et qu'ils ne sauraient pas le remercier pour ce qu'il leur a déjà offert. Hume renverse ainsi totalement l'argument de la soumission à la providence divine : "et si jamais la douleur ou le chagrin avaient raison de ma patience au point de me lasser de la vie, je pourrais en conclure que je suis relevé de mon poste dans les termes les plus clairs et les plus explicites", et c'est celui qui ne comprendrait pas ça qui serait impie.
Maintenant qu'il est démontré qu'un homme ne commet aucune violation du devoir divin en se suicidant, puisqu'il ne fait qu'utiliser une ressource qui a été mise à sa disposition par le Créateur, il faut examiner s'il commet un manquement au devoir envers la société. Pour cela, Hume déclare que le Créateur nous fait savoir qu'une action est néfaste à la société grâce aux sentiments qu'il a induit en nous : c'est-à-dire, vis-à-vis de nous-mêmes, le remords, et, vis-à-vis des autres, le blâme et la réprobation. Y a-t-il donc du remords ou de la réprobation à éprouver face au suicide ?
Quand un homme meurt, il ne peut commettre aucun mal à la société puisqu'il ne peut plus agir. Ainsi, tout ce que l'on peut dire de cet homme est qu'il cesse simplement, au pire, de faire le bien. Et, du fait de cette incapacité d'agir, il ne réclame alors plus de bénéfices de la société en échange du bien qu'il produisait à celle-ci : il en est détaché et indépendant.
Et Hume de montrer des cas où le suicide est même recommandable par rapport à ce que demande la société : cette dernière ne peut pas demander à un individu de lui prodiguer du bien s'il ne reçoit en échange que du malheur, ou si son action, même bienfaisante pour la société, engendre pour lui plus de malheur que de bonheur (il est permis de demander à abandonner son travail si la maladie ou l'infirmité empêchent de le mener à bien rappelle Hume) ; renversant encore l'argumentation, Hume précise que parfois c'est le soucis même de l'intérêt général qui pousse un homme à se suicider (par exemple lorsqu'il devient pour la société un fardeau ou qu'il doit protéger les intérêts de celle-ci face à l'ennemi). Il n'y a ainsi aucun crime à anticiper des malheurs futurs grâce à ses facultés puis de vouloir se libérer de l'angoisse qu'ils procurent (et, dans le cas d'un criminel allant être torturé, la société se trouve libéré d'un membre "pernicieux").
En conclusion, Hume pose que le suicide ne saurait être interdit ni même blâmable à partir du moment où l'on reconnaît qu'une existence puisse devenir pour un individu une source de malheur bien pire que l'annihilation de soi - c'est même, dans le cas d'une telle existence, un devoir envers soi-même que nul ne saurait contester. Il faut souligner aussi que Hume considère l'horreur de la mort comme un repoussoir naturel au suicide puisque rien dans la mort ne pourrait nous "réconcilier avec elle" par des "motifs futiles". Ce qui signifie qu'un homme séduit par la mort ne peut l'être que pour des motifs sérieux, contre lesquels rien de ce qui est couramment admis ne pourrait avoir d'importance. Et si le sens courant ne parvient pas à admettre qu'une situation particulière réclamait une telle solution extrême, il faut alors supposer chez l'individu concerné "une humeur dépravée et triste" l'empêchant d'éprouver du plaisir et même le rendant malheureux car "jamais aucun homme ne se défit d'une vie qui valait la peine d'être conservée" à ses yeux.
Le suicide reste donc, selon Hume, un acte garantissant le bonheur d'un individu, et c'est pour cela que cet acte doit être libéré de toute crainte et de toute superstition car "si le suicide est censé être un crime, alors seule la lâcheté peut nous y conduire. Si ce n'est pas un crime, tant la prudence que le courage devraient nous engager à nous débarrasser nous-mêmes promptement de la vie lorsqu'elle devient un fardeau. C'est la seule façon d'être utile à la société, en montrant un exemple qui, s'il était suivi, conserverait à chacun sa chance d'être heureux dans la vie, et le libèrerait efficacement de tout danger de malheur".
Dieu ne peut décider de se donner la mort, privilège suprême accordé à l’homme au milieu des nombreux maux de la vie.
(Pline)